L’écho des vagues

Ecrit en février 2006

La voiture sautillait tranquillement sur le chemin cahoteux. Au volant, il faisait preuve de la plus grande attention pour passer dans les plus petits trous et contourner les plus gros rochers. C’était une dernière ligne droite qui zigzaguait drôlement de gauche à droite et de bas en haut, mais ça en valait la peine.

« Henri ?

– Hmff ?

– Je peux te dire quelque chose ?

– Hmff.

– Tu promets de pas te fâcher ?

– Tu vas la cracher ta cochonnerie, oui ?! »

Toujours aussi agréable. J’hésitai, mais je finis quand même par me lancer.

« Voilà. Je crois que… sans vouloir te froisser… je veux dire, je sais que tu es un bon conducteur, mais… »

J’ai cherché comment ne pas l’agacer, vraiment. Puis je vis sa mine naturellement renfrognée, et finis par renoncer.

« Voilà, tu as quitté la route depuis un moment ; peut-être que ce n’était pas non plusle bon embranchement. Mais tu sais c’est pas grave, ça arrive ; à notre âge, on n’a … »

Il éclata d’un rire provocateur.

« Alors ça c’est la meilleure !… Tu veux que je te passe le volant, pour voir ? »

Je ne répondis rien et le malaise s’installa. Il eut un petit rire forcé pour rompre la glace.

« Tu vois, après le rocher, là, tu tournes à droite, puis, juste avant le fossé, à gauche, puis tu suis les mauvaises herbes, tu sors de la route, tu fais quelques tonneaux, et tu y es. Enfin, si tu survis bien sûr. Tu sais que j’ai toujours aimé vivre dangereusement. »

Je sentais son regard, mais le coup de la mauvaise blague avec sourire réconciliateur ne marcherait pas cette fois-ci ; je ne bronchai pas, regardant fixement la route. La voiture prit deux autres virages en épingle et encore une ligne droite avant de se garer, pendant que le silence s’invitait à son bord.

Il tira le frein à main et coupa le moteur. Il s’attendait à ce que je me tourne vers lui, froidement boudeuse, et il n’avait pas tort. Il eut alors une triste moue, croisa ses bras sur le volant pour y réfugier son visage, et dit en sanglotant d’une voix exagérément étranglée :

« Alors je l’ai pas, c’est ça ? Vous allez me recaler, j’en suis sûr ; ça fait dix-sept fois que je le passe !… Dix-sept !… Je veux mourir. »

Puis il devint brusquement silencieux. Un œil sournoisement malicieux se glissa hors de son refuge pour aller tâter le terrain. J’eus un petit rire soupirant, et secouai la tête : il avait réussi son coup, finalement.

« Dire qu’il a fallu que je tombe sur toi ! »

J’ouvris la portière et entamai une sortie, non sans difficultés, agrippant toutes les poignées disponibles. Rassuré par son demi-succès, il se précipita hors de la voiture, en fit le tour et s’agenouilla à mes pieds comme j’achevais de sortir.

« Madame, voulez-vous m’épouser ? »

Ça, c’était en trop. Il savait pourtant. Après tant de temps, forcément, un mari sait, ou devrait savoir.

« Bon, c’est bon, ça suffit, là… Tu crois pas que t’en fais un peu trop non ? »

Je vis sa face étonnée devenir méchante, mais je ne lui laissai pas le temps d’aboyer.

« Non mais c’est vrai quoi, faut toujours que tu la ramènes ! Tu peux pas te faire petit pour une fois ?!… Enfin, remarque, là, c’est déjà fait. »

Je pouffai toute seule, mais son air mauvais me fit envisager un plan d’urgence. Je haussai les épaules et le contournai, faussement dédaigneuse, commençant à m’éloigner. Mais ne l’entendant pas suivre, je me risquai tout de même à un retour.

« Bon, alors ?! Tu viens ? »

Il avait un genou tremblotant et l’autre à terre. Il peinait à se relever, cherchant des prises sur la portière. Je revins pour l’aider.

« Ah, tu vois dans quelles situations tu te mets, à force de faire le pitre ?!

– Laisse-moi tranquille ! »

Je l’avais empoigné, mais cette tête dure se débattit. Il tomba sur les fesses et afficha des yeux ronds et humides, comme un gosse qui découvre la chute en même temps que la marche. Je fis mon possible pour ne pas rire, et lui tendis encore la main. Il se résigna à l’accepter, et se releva. Quand je voulus le lâcher, il me retint.

« Tu vois, t’as quand même fini par me la donner, ta main !

– Alors toi…! »

Cette fois, je laissai mourir mes réprimandes et lui rendit son sourire ; ce n’était pas un moment à gâcher, et nous l’avions déjà bien entamé.

Il porta alors la main captive à ses lèvres et l’embrassa. Celle-ci devint caressante et se promena sur son visage. Il m’enlaça et nous restâmes un moment ainsi serrés l’un contre l’autre. Un vent froid soufflait légèrement, contrarié par un soleil mollement chaleureux. C’était tout ce qu’il nous fallait. L’œil dans l’autre, nous nous regardions à nouveau. J’en profitai pour relancer la machine.

« Bon alors, on y va ? »

Je m’accrochai à son bras, et nous nous mîmes à marcher vers la mer. Sortis du parking, nous faisions grogner les galets sous nos pas nonchalants. Polis et lissés par le temps, ils ne se laissaient tout de même pas écraser sans rien dire. Des rafales, excitées par le chant des vagues, accompagnaient notre marche silencieuse. Des millions de galets étaient rassemblés ici, cernés tantôt par les flots, tantôt par la garrigue. Une mer calmement agitée les accueillaient sur un tapis de débris : poussières de coques et morceaux de coquillages sur lit de sable au menu.

Il s’arrêta là, respirant fort, s’enivrant de l’air marin. Je lâchai son bras, regardai longuement l’horizon, tournant sur moi-même, découvrant le paysage.

« Alors c’est ici ?

– Non.

– Ah ?

– C’est juste en face, mais je sais que tu aimes barboter, alors je me suis dit qu’on irait à la nage.

– Monsieur fait son spirituel ?… Allez, dis-moi ! C’est ici ?

– Moi c’est ici. »

Je le fusillai du regard, il éclata de rire. C’était à se demander s’il comprenait quelque chose. Cependant, son rire fut bref.

« Évidemment que c’est ici !… Tu avais voulu que je t’emmène voir la mer, alors je t’ai amenée au seul endroit où elle se laisse vraiment voir. Il faisait beau, plus encore qu’aujourd’hui, et elle était calme et lisse, comme pour me donner confiance. »

Son enthousiasme bousculait les parois du coffre à souvenir. C’était là sa meilleure histoire, son anecdote préférée. Je voulais tant la faire mienne. Je voulais tant. J’en oubliais même un peu ma rancune envers ses blagues lourdingues.

« J’ai parié avec toi que j’arriverai à faire rire un cocher.

– Rire un cocher ?

– Et tu sais quoi ? C’est exactement ça que tu m’as répondu à l’époque. »

Il se baissa, ramassa un galet bien plat, se releva, et le lança ; le caillou ricocha une fois sur l’eau avant de buter contre une vague. Dépité, il gesticulait comme pour s’adresser à la mer.

« Bon, à l’époque, les conditions étaient meilleures, j’avais plus d’entraînement… Enfin, j’avais gagné mon pari. »

Fin de l’anecdote, déjà. Je souriais. Ça ne valait pas un copeck, et ça n’aurait intéressé personne. Ça aurait presque pu être décevant, si ça n’avait été à nous.

Mon sourire resta figé un moment en l’air, mes yeux dans les vagues. Je cherchais. Ça, on peut dire que je cherchais. C’était délicat, il fallait veiller à ne pas mettre en branle la mécanique de l’imagination. Puis j’arrêtai, et ma complète perdition se retranscrit peu à peu sur ma figure. Une larme coula dans le creux de ma joue. Il approcha alors pour me prêter une épaule dans laquelle je plongeai.

« Eh ben, qu’est-ce que tu nous fais là ? Hein ?… Tu sais… Ils ont bien dit qu’il fallait qu’on prenne notre temps, que tout ne reviendrait peut-être pas, ou pas tout de suite. C’est pas grave.

– Si, c’est grave ! Tu comprends pas ?… ce crâne à moitié vide là, rien ne revient jamais… Pour le reste, c’est pas si grave, mais quand même, ça, j’aurais voulu que ça revienne, c’était à moi.

– Allez, tu sais bien que c’est pas ce qui compte ; et même, peut-être bien que c’est moi qui te l’ai pris, pour pouvoir te le rendre à chaque fois que l’envie m’en prend. »

Il me caressait le dos en regardant tristement la mer. Fermant les yeux, je savourais sa chaleur. Il était doux de l’avoir avec moi, si près de moi. Je finis par me détacher de lui et le dévisageai.

« Est-ce que tu es aussi heureux qu’avant ?… Je veux dire, je comprendrais si ce n’était pas le cas ; après tout, je ne suis plus tout à fait moi-même ; et si je ne suis plus vraiment la femme que tu as connue, tu pourrais bien ne plus vraiment être celui que j’ai connu. Les gens changent, et leurs sentiments avec eux. »

Il restait silencieux, me dévisageant également, puis il se détourna. Ces phrases étaient allées se suspendre dans les airs, comme pour attendre une suite avant de se laisser retomber. La brise se taisait ; l’accalmie avait surgi de la question. Lui aussi se taisait. À nouveau, la mer lui rendit son assurance.

« Regarde ce coquillage ; si tu veux me comprendre, regarde-le bien. Il est tout cabossé, mais si tu le retournes, tu découvriras les plus beaux reflets de nacre. On ne le voit pas très bien, parce qu’il est à moitié enterré dans le sable. On dirait que la mer l’a oublié là. Si c’était le cas, bloqué comme ça, il étoufferait sous le soleil ; mais il y a toujours une vague pour venir le submerger avant même qu’il n’ait le temps de réaliser qu’il étouffe. Il est là depuis si longtemps qu’il ne se rend même pas compte que le sable l’envahit, ou alors il s’en fout… Par contre, si tu t’obstines à ne pas admettre que je suis le plus grand poète de tous les temps, je te laisse rentrer à pied ! »

Je souris, séchai ma joue, et approchai du coquillage. Je m’en saisis pour le porter à mon oreille. Puis je le regardai d’un air étonné, et le déposai hors de portée de l’eau.

« C’est drôle, moi aussi je me sens comme ce coquillage : il y a longtemps, un bruit est entré en moi, et depuis, il refuse d’en sortir ; si l’on colle l’oreille tout près, on l’entend ricaner tout au fond… On dirait la mer, mais ce n’est pas la mer. C’est un petit bout d’océan, une imitation qui hurle que l’original est tout près. Mais le coquillage fait la sourde oreille, il fait semblant de ne pas comprendre. Il se délecte de ce bruit sans jamais s’en lasser. Peu lui importe de n’avoir les pieds dans l’eau, son cœur est inondé… Tu vois coco, la poésie, c’est mon rayon ; tu peux toujours t’accrocher. »

Battu à domicile. Je jubilais. Je récupérai le coquillage et le lui agitai sous le nez.

« Alors, monsieur je-sais-tout, lequel d’entre nous est le plus heureux ? »

Il s’empara soudainement du coquillage et le jeta au large. Nous le regardâmes tomber dans une éclaboussure ridicule.

« Le coquillage, bien sûr. »

Restée seule sur le rivage, il me souvient parfois de ces moments où nous nous battions pour rattraper des bouts de vie égarés. Ces instants perdus ne me sont jamais revenus pour que lui me revienne toujours ; jusqu’à ce qu’il parte les rejoindre. Je lui en veux un peu mais y pense beaucoup, un peu plus un peu plus au fil des jours. La plage est déserte. Un coquillage coule encore secrètement dans un radieux couchant ; il ne ricane plus, il chante à la mémoire de nos derniers baisers.


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