Poésie

Tu es venu à point

Elle a fermé les yeux, tu sais. Avant d’aller, dans l’aube des temps, plonger dans un puits de lumière. Il y pullulait une vie semblable à la mer ondulant jusqu’à l’horizon des nuées ancestrales. Elle t’a arraché dans le fond de ce vivier et t’a emporté dans le creux de ses entrailles. Tu n’étais qu’étincelle, à peine plus qu’un désir ancré jusque dans la chair pour animer une raison de vivre. Elle t’a emmené jusqu’au monde et – bon sang ! – que le voyage fut long. T’en rendis-tu compte, toi qui câlinais patiemment l’envie de n’être rien d’autre que son champ de vision tout entier ? Elle a essuyé tant de tempêtes que son corps n’était qu’un rempart. Mais je me perds en contes et racontars, m’en excuseras-tu, alors même que tu te trouves là, brillant de mille feux dans le creux de ses yeux ? C’est que, depuis que tu as accepté de te montrer, rien n’a osé venir dénaturer le lien qui vous lie, pas même la grande ombre noire que l’on trouve parfois glissant près des lits d’hôpitaux. Pépite d’or gisant au fond de la mine, tu es devenu bijou autour de son cou. Tu la rassures, tu la défends, tu la rends belle, tu éloignes le mal. Du moins, c’est toute la force qu’elle trouve en toi et toute celle dont elle entend te faire don.

La ressource

Là où résonne la plénitude de l’être, jusqu’au bout des doigts, s’étale parfois une blessure béante. En l’approchant, il se peut entendre un chant mélancolique qui nous invite à la curiosité. Ce manque de chair paraît être un puits sans fond. Pourtant, au moment où l’on cède à la chute, un vertige nous saisit pour laisser jaillir un geiser chaud et puissant. Il disperse jusque dans les cieux des images bienveillantes et des mots doux, dessinant la route de nos artères. Ce chemin, emprunté au rythme des pulsations de nos passions, peut nous mener loin. Le ronronnement du geiser en témoigne : avec un tel moteur sous le capot, la voie peut être longue, parsemée d’obstacles et de coups de foudre, sans que cela nous arrête. À l’intérieur se déroule, à contre-courant, la mesure de ce que nous avons parcouru, sous le regard bienveillant et secret de nos aînés.

L’aube (encore)

Des épines plein le corps, quand la cendre, au-dehors, voile l’horizon d’une fleur de sel. Au-dedans, le charbon distille l’opaque, il ne s’y voit plus rien qu’une douleur dont la couleur se crie au travers des yeux. Dans le chaos de ce néant se laisse éclore une étincelle de nacre. Elle se balance dans son berceau d’obsidienne. Peu à peu, ses reflets lancent des traits, pour sonder l’inconnu qui a dévoré tout le décor. Ils l’habillent d’un jour nouveau et, bientôt, il respire comme pour la première fois. Quand il sera prêt, son cri primordial sortira, dispersant l’infini. Aux quatre coins de l’horizon rebondiront encore les échos de l’aurore, annonçant en chanson qu’il est temps de revenir au monde.

Le point de non-retour

Si je ne revenais pas

Prends bien soin des roses éternelles

Qui ont fleuri en nos jardins

Garde de nous un souvenir heureux

Que tu dépoussièreras de temps en temps

Si, par malheur, tu les croises sur un coin de ta joue

Essuie les larmes que nous ne fûmes pas

Prends dans le creux de tes bras

Nos projets, nos enfants,

Porte-les tant que tu pourras

Puis pose les délicatement

Ne t’oublie pas dans de vieilles cendres

Donne une chance au phénix

Et si tu sors pas un hiver froid

Couvre-toi bien des morsures gelées

Et tire la porte derrière toi

Comme en plein vol

Comme en plein vol est une série de VI textes qui ont fait l’objet d’une collaboration avec Els Baekelandt qui, à travers son compte @elbawatercolors, a produit 6 images à partir du premier texte de la série et d’une de mes photos. Cela m’a inspiré les 5 autres textes. Si vous désirez les découvrir avec les tableaux, ils sont visibles sur mon compte instagram.

– I –

La carcasse lourde et métallique, dont les fluides explosent à la moindre étincelle, anime sa mécanique et pétarade joyeusement. Puis, ouvrant grand ses ailes, elle s’élance sur la piste. Il se pourrait bien qu’elle s’écrase lamentablement en bout de course. Elle ne s’en remettrait probablement pas : roulée en boule, à terre, n’osant plus le moindre geste, elle serait inutile et abandonnée.
Pourtant, elle prend de la vitesse, ivre de sensations. Quitte-t-elle le sol ? elle ne sait plus que croire, tant elle plane déjà. Quand, pour un délicieux moment, elle se sent légère comme la plume qui, aux caresses de l’air, frémit sous l’aile de l’oiseau, un espace s’ouvre entre ciel et terre. Elle s’y engouffre et ose y croire enfin, alors que les aigles incrédules s’écartent à son passage.
Voyez comme son fier métal brille, si près du soleil, et entendez sa chanson lointaine ! Elle serait si triste si personne ne devait remarquer qu’elle est passée par là sans oser laisser sa marque dans l’éther.

– II –

Quand, las de l’azur, tu chuteras au travers des nuages, petit oiseau de fer, tu planeras au ras des pâquerettes. Méfie-toi du parfum des fleurs, il pourrait bien te clouer à terre. Prends exemple sur la rivière bondissante et laisse-toi couler. Tu reprendras naturellement le chemin des hauteurs. Tu ne voudras plus le quitter quand tu verras le cours d’eau qui, devenu minuscule, de cascade en cascade, n’en devient que plus beau. Toutefois, tu vois déjà que ses chutes seront aussi grandioses que vertigineuses.
Passe au travers, ne t’en fais pas : vole droit au firmament, comme si tu savais que ne t’attend pas le vide mais un trône resplendissant.

– III –

Rafales en bouquets sauvages vrombissent et vouent au tonnerre un culte  pieux.
Danse des courants d’air qui entortillent les nuages dans un pêle-mêle ombrageux.
Que réserve l’avenir à celui qui mènera cette valse ? Ce voltigeur essuiera la tempête d’un chiffon propre et sec. Avec méthode, il appliquera l’anticyclone.
En attendant, veille à ne pas te prendre l’aile dans un trou d’air.
L’averse est généreuse, elle te noiera si tu n’y prends pas garde.
A l’éclaircie, pantin d’Eole, un coup de vent t’attend pour t’expédier loin d’ici.

– IV –

Loin de tout, loin du temps, l’inscription déroule ses arabesques dans le sillage persistant d’un dragon. Elle s’étend, s’étire et s’étale, ses tentacules agitent l’espace d’une seconde à l’autre siècle. C’est pourtant la même mélodie qui vagabonde sur le fil des moires. Que ne  chante cette harpe gigantesque qui ne touche aucun tympan ? On dirait qu’elle se tient prête, avec une constante ondulation, à ensorceler l’univers jusqu’à ses confins infinis. L’approcher, être le premier à vibrer, le premier terme d’une harmonie éternelle où le monde sera couvé dans un mouchoir, roulé en boule et jeté dans un coin de l’éther.

– V –

Lorsque l’oiseau rencontre la balle du chasseur, l’instant se vide de  ses couleurs et fige le temps. J’y croyais, j’y étais. Il n’en est pas  possible autrement. Cette hallucination était celle d’un visionnaire, pas le délire d’un fou tourmenté. Où sont parties batifoler les aiguilles du temps ? Je ne sens plus leur douce morsure. Suspendu dans un courant d’air, je risque la collision pour vouloir atteindre la fusion. Quels étaient ces mots ? Je les tenais au bout de ma langue, cette idiote qui maintenant bave nonchalamment au secret des dieux. À l’entrée du panthéon, j’entre dans les murs en touriste. Les rayons y prennent une poussière glorieuse. Je ne resterai pas là. Le siège éjectable achèvera l’instant avec la brusquerie d’une guillotine.

– VI –

Si loin du brasier, les flammes n’ont pas l’air si cruelles. En une danse lancinante, elles emmènent le petit vaisseau à l’intérieur. Il ne tombe pas plus que les mots suspendus à tes lèvres. Je me suis dégonflé.
J’ai cru à un saut dans le vide quand il fallait foncer dans le mur. Pour casser les briques, j’aurais dû rester aux commandes jusqu’au bout. En mon absence, l’aléa a jeté des pétales, ils retombent joliment vers la fleur nue comme un ver à forte tête. Mon envol s’est endormi au son de paroles inconnues qui parviennent encore à faire chanter la brise, pendant que j’espère encore que le soleil me cueille avant que je touche terre.

En cette nuit

Si dans tes yeux de feu la nuit est chaude et bleue

Qu’une étoile y surbrille de son éclat tranquille

Que l’orage n’y menace, que le nuage n’y pleut

Si tous les vents n’y soufflent qu’en caresses subtiles


Si tes jambes campées sur une terre bien ferme

Te supportent sans craindre l’air que tu inspires

Si nulle peur, nulle peine et nulle douleur

Alors embrasse-moi dans un de tes sourires


Mais si une larme t’échappe et viens couler sur mon épaule, je la boirai

Si d’aventure la nuit devient froide et noire, j’y mettrai le feu

Si tu crains qu’une étoile te fuie, je l’accrocherai dans tes cheveux

Si l’orage éclate, paratonnerre-moi

Effraie-moi si tu as peur

Blesse-moi si tu pleures

Heurte-moi si tu souffres

Je veux te partager

T’arracher de toi et te donner de moi

Embrasse-moi dans un de tes sourires

En cette nuit tout est à nous




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